Message de Martine Meskel-Cresta référente Laïcité de l’Inspé de l’académie de Versailles

Après le choc, l’effroi et la sidération à l’annonce du crime commis vendredi 16 octobre dans l’académie de Versailles, nous, les référent.e.s laïcité des Inspé, sommes d’abord tristes. Nous nous associons à l’hommage général rendu à notre collègue, mort d’avoir fait son métier en conscience et sans autocensure, et nous apportons tout notre soutien à sa famille et ses proches.
Tristes et révoltés qu’un collègue meure sous l’effet d’une telle cruauté parce qu’il avait usé de sa liberté pédagogique dans le choix des documents qui accompagnaient ses démonstrations pédagogiques - A travers lui, c’est l’Ecole, l’organe de la République, qui est atteinte dans son fondement et ses missions laïques ; au-delà, c’est l’idéal de savoir et de jugement critique qui plie sous les coups de croyances ou de manipulations.
Tristes et consternés, parce qu’aucune personne ne devrait subir ce sort, même si elle choque par les propos avancés : d’abord au nom de la dignité et de l’unité du genre humain, ensuite parce que la République laïque, qui a découplé appartenance politique et religieuse, ne présuppose pas que le vivre ensemble s’accompagne des mêmes croyances indiscutables.
Tristes et plus déterminés que jamais à expliciter et défendre le principe juridico-politique, constitutionnel, de laïcité, dans l’héritage des Lumières, sans simplification ni extension abusive qui voudrait appliquer à la société civile ce qui relève de la République ou de l’Etat. Nous résisterons, en affrontant encore la complexité d’une notion qui cristallise bien des passions mais qu’il nous faut aborder de manière problématisée, en restant attentifs aux approches plurielles (juridiques, historiques, philosophiques, sociologiques…) comme aux conflits d’interprétation virulents.

Si, depuis les attentats de 2015, il a été demandé à l’Ecole de se mobiliser « pour les Valeurs de la République », il n’est pas question d’instrumentaliser la laïcité pour en faire une force de répression.
Face à la terreur, qui ne devrait plus avoir de place et devant l’horreur à laquelle nous venons d’assister une fois de trop, il s’agit aussi de prendre la mesure des mutations qui se sont opérées. Et si la laïcité n’est pas un mode de vie, mais ce principe pacificateur qui fonde la liberté et la paix civile, par-delà des différences auxquelles il n’est demandé à personne de renoncer, elle doit continuer d’ouvrir à l’épreuve de la discussion rationnelle, du libre examen ou de la critique, afin d’aider chacun à sortir de la sujétion pour conquérir sa liberté, indépendamment des credo, usages ou préjugés.
Ce cadre de coexistence qu’est la laïcité, dans son projet d’émancipation, doit continuer à être travaillé à l’Ecole et dans l’immanence d’une société démocratique, sécularisée, qui n’ignore ni le fait religieux ni les désillusions de la promesse républicaine. Parce que la laïcité établit la base d’une société pluraliste à partir d’un espace public neutre garanti par l’Etat et qu’elle veut fonder ainsi un monde commun, mutuel, nous voulons redire ici que nous continuerons à œuvrer pour elle, pour cet horizon d’universalité lié à une conception puissante de la citoyenneté, qui demande de ne pas se fixer fanatiquement sur ses enracinements et options spirituelles, en résistant aux radicalités et pressions particularistes d’un monde déchiré, pour que puissent cohabiter des mondes différents.

En essayant de dépasser les terreurs générées par ce meurtre ignoble, les représentants de l’Ecole républicaine ne peuvent renoncer à faire savoir, à faire connaître, à rendre intelligible, en instruisant des raisons, en provoquant chacun à la réflexion sur ses propres a priori, par-delà toute appartenance, pour apprendre malgré tout à vivre avec le tragique de nos différences, pour rendre notre présent habitable et pour que les générations à venir tentent, comme dit Walter Benjamin, « d’entrevoir des chemins là où d’autres voient des murs ».

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